Depuis la sortie mi-mai aux Moutons Électriques de l’ouvrage consacré à Naoki Urasawa, L’Air du temps, chroniques et critiques du livre ont fleuri sur la toile. Globalement, elles sont toutes positives et témoignent du respect pour son auteur, Alexis Orsini, ainsi que pour le mangaka auquel cette monographie est dédiée. Toutefois, diverses petites choses m’ont marqué à la lecture de plusieurs de ces textes.

D’abord, leur aspect rigoureusement scolaire qui se borne très souvent à suivre le sommaire de l’ouvrage, comme s’il n’existait qu’une seule façon d’aborder la critique de ce type de travail. Ensuite, à plusieurs reprises, j’ai eu l’impression d’une certaine méfiance de la part des journalistes qui semblaient vouloir à tout prix trouver des défauts au livre, comme pour se prouver qu’ils ne rêvaient pas ou comme s’ils ne pouvaient pas se contenter d’un avis positif. Comme si, pour paraître justes aux yeux de leurs lecteurs, ils devaient émettre des réserves sur la chose. C’est ainsi que se mélangent de façon surprenante qualificatifs dithyrambiques et tournures de phrases « prudentes », afin de mettre en lumière, non pas les défauts du livre ou les passages prêtant à discussion, mais leurs attentes de lecteurs.

Voici les trois extraits de critiques qui ont attiré mon attention :

Sur le Comptoir de la BD :

« D’autre part, on ne sait rien de Naoki Urasawa en tant qu’homme : outre ses parents, aucune information sur sa vie privée. Est-il marié, a-t-il des enfants ? Si il protège sa vie privée, ce qui est parfaitement son droit, autant le dire – les éléments biographiques passés sous silence donnent la curieuse impression que trouver de la matière sur l’homme (qui n’a en outre pas participé à l’ouvrage, ce qui manque) est un casse-tête qui mériterait un éclairage, une explication. Enfin, il aurait été éclairant de savoir comment Naoki Urasawa travaille au quotidien. Si on sait à peu près comment il fonctionne avec son éditeur Nagasaki pour peser les tenants et aboutissants d’une histoire, dans un jeu de ping-pong qu’on imagine brillant et pénétrant, en revanche le fait qu’Urasawa commande à un studio à ses ordres, ait des assistants avec qui il entretient nécessairement des rapports hiérarchiques, qui assurent certaines tâches pour lui, cet aspect-là de son travail est très peu présent dans l’ouvrage.

On aurait aimé des témoignages d’actuels et d’anciens collaborateurs, le détail d’une journée type d’Urasawa, soulignant le contraste avec les méthodes de travail en France. On découvre par exemple les effets de son labeur harassant dans l’histoire d’une vilaine blessure qu’il s’est faite à l’épaule il y a quelques années, à force de dessiner dans une mauvaise position, mais qu’est-ce que cela nous dit du bonhomme ? Quand on voit la haute tenue graphique et narrative de son travail, les fils qu’il dresse par delà les années entre ses chapitres (réelles autant que fictives), la maîtrise incroyable des éléments de l’intrigue (ne pas trop en dire, jouer sur les anticipations du lecteur et les lectures à plusieurs entrées), on aimerait comprendre ses méthodes : a-t-il un grand tableau avec les fils qui relient les personnages sur une frise ? A-t-il des archives sur chaque personnage avec des points clé de sa vie, des renvois, un « wiki » personnel ? Quelle est sa manière d’appréhender son travail en somme ?»

Sur le Journal du Japon :

« On regrettera cependant quelques petits points manquant, à commencer par un entretien direct avec l’auteur lui-même. Il n’est fait que mention d’interviews passées d’Urasawa, et on n’a hélas pas la primeur d’un échange exclusif entre l’auteur du livre et le mangaka, qui aurait fait de l’ouvrage un modèle du genre. On remarquera aussi la quasi absence d’explications sur les méthodes de travail de Urasawa au quotidien, sur ses techniques de dessins comme sur l’élaboration formelle de ses scénarii.»

Et sur BDzoom :

«Ce livre indispensable pour tous les amateurs de Naoki Urasawa, et ils ont nombreux, n’est pourtant pas exempt de défauts. Déjà, comme je le signalais, Alexis Orsini n’a pas confronté ses idées avec le maître, il a extrapolé sur les divers interviews glanés au Japon. Même si cela n’enlève rien au travail formidable réalisé, il manque une petite partie plus personnelle sur la manière de travailler du mangaka, sur ses habitudes et sa vie quotidienne. J’aurais aimé en savoir un peu plus sur sa passion de la musique, du rock, de Dylan et de son influence réelle sur son œuvre et sa vie. J’aurais aimé en savoir comment se déroulait une journée typique, sur le matériel utilisé, sur l’organisation de son temps de travail étape par étape. Il manque quelques détails plus personnels pour permettre aux fans de se sentir plus proches de cet auteur.»

À la lecture de ces différents morceaux, je m’interroge à plusieurs niveaux. En premier lieu, évidemment, je ne comprends pas en quoi connaître les méthodes de travail de Naoki Urasawa (ou sa vie privée) permettrait de mieux cerner le personnage et son talent. Je ne vois pas pourquoi ça aurait plus d’importance chez lui que chez n’importe quel autre auteur. Qu’est-ce que ça peut faire qu’il travaille 3 ou 6 jours par semaine, qu’il bosse plutôt le jour ou plutôt la nuit, qu’il ait 1 ou 22 assistants, que ces derniers soient des hommes ou des femmes, qu’est-ce que ça change, concrètement ? Nombreux sont les mangaka à avoir expliqué leurs méthodes de travail en interviews ou dans leurs mangas (qui a dit Bakuman ?), et on voit bien que cela ne varie pas énormément d’un auteur à l’autre. Découvrir que Naoki Urasawa a toujours travaillé avec Takashi Nagasaki, passé d’éditeur anonyme, à souffleur d’idées, puis à producteur et co-scénariste en quelques années, me semble nettement plus important pour remettre en perspective ses œuvres que son emploi du temps.

Deuxièmement, je m’étonne qu’on balaye d’un revers de main le contenu des interviews japonaises du mangaka qui ont servi de source à Alexis Orsini pour réclamer une interview exclusive. D’abord, parce que Naoki Urasawa est actuellement l’un des trois mangakas les plus prompts à se prêter à l’exercice de l’interview au Japon et que, de fait, les sources ne manquent pas (et sont donc exclusives pour qui ne lit pas le japonais) et représentent une base de travail solide et de première main. Ensuite, parce que de nombreux livres dédiés à des personnalités sont écrits sans forcément que l’auteur-journaliste-écrivain ait eu l’occasion de rencontrer les gens concernés. Il me semble que c’est ce qui fait la différence entre les biographies officielles et non-officielles, non ? Et je ne parle même pas de la difficulté d’ouvrir des portes dans un domaine lorsqu’on débute et que l’on n’a encore ni reconnaissance ni crédibilité pour son travail, à l’autre bout du monde de surcroit…

Enfin, on ressent dans ces passages de la déception et de la frustration, pourtant, ce n’est pas comme si Naoki Urasawa allait être en France dans 2 semaines. Mes confrères devraient plutôt se réjouir qu’Alexis n’ait pas épuisé le filon et qu’il leur laisse un peu de matière pour leurs interviews le moment venu plutôt que de crier sur tous les toits les questions qu’ils souhaitent poser au maître lors de sa venue à Japan Expo. Personnellement, je trouve relativement rassurant que la carrière d’un auteur qualifié par beaucoup de « génie » ne soit pas entièrement résumée en 250 pages alors qu’elle court sur trois décennies.

Et vous, amis lecteurs, qu’en pensez-vous ? Un ouvrage consacré au travail d’un auteur doit-il s’intéresser à la vie privée de ce dernier ? Est-il juste et honnête de reprocher à un livre de ne pas contenir ce qu’on espère y trouver plutôt que de l’évaluer globalement sur ce qu’il propose réellement ? (la question est d’ordre globale et se pose pour la critique de toute sorte de livre, quel que soit son contenu) Et si vous avez lu L’Air du temps, qu’aimeriez-vous apprendre de plus sur Naoki Urasawa ?

Publicités