Les enfants de la mer, tome 1 (Daisuké Igarashi)

L’an dernier, l’éditeur Sarbacane faisait une incursion remarquée sur le marché français du manga avec le très touchant Chien gardien d’étoiles de Takashi Murakami (dont un second opus est sorti quasi-simultanément au Japon – les deux étant toutefois indépendants). Cette publication fut suivie par l’annonce de l’acquisition des Enfants de la mer de Daisuké Igarashi, auteur publié à plusieurs reprises chez Casterman/Sakka (Sorcières, Petite Forêt…). Ayant suivi l’actualité japonaise de ce titre au fil des ans, ses commentaires flatteurs, ses différentes nominations et ses Prix (dont un Prix d’Excellence en 2009 aux 13e Japan Media Arts Festival), je l’attendais avec une certaine curiosité.


Les Enfants de la mer 4 VO © Daisuké Igarashi
Shôgakukan Inc. / IKKI

J’ai donc répondu présent en librairie pour la sortie du tome 1 hier afin de récupérer un exemplaire et me dépêcher de le lire dans la foulée. Premier constat, l’objet est très beau. Design soigné, papier et couverture de qualité, impression parfaite à 98% (subsistent quelques moirages légers sur certains gris), traduction claire et prix correct (15 euros – soit 2,5 de moins que pour Le Chien gardien d’étoiles avec le double de pages). Mon seul regret – mais je pinaille – est cet entêtement des éditeurs généralistes faisant parfois du manga à ne pas travailler intégralement les onomatopées (i.e. les traduire et les insérer dans les images). C’est un peu comme doubler un film en l’amputant partiellement de ses bruitages, ça créé un manque. Un travers qu’on retrouve chez Cornélius, IMHO ou encore le Lézard Noir, par exemple, alors que la technique et les compétences des lettreurs permettent aujourd’hui de trouver des compromis soignés qui ne gâchent pas l’œuvre originale. Mais encore une fois, je chipote. Attardons-nous plutôt sur le contenu !

Pendant les vacances d’été, la jeune Ruka, ballotée entre ses deux parents divorcés, est en pleine crise d’adolescence. Violente au contact de ses petites camarades du club de handball, elle se fait expulser du groupe par l’entraineur. Libérée de toute contrainte estivale, elle décide de changer d’air et de se rendre à Tôkyô, où elle va faire une étrange rencontre avec un garçon hors du commun prénommé Umi (« la mer »), qui va bouleverser son quotidien de manière inattendue… Ruka réussira-t-elle à comprendre sa nature profonde et à trouver sa place dans la société ?

Les Enfants de la mer 1 © Daisuké Igarashi
Sarbacane 2012

Attention, coup de cœur ! Cela faisait longtemps que je n’avais pas été aussi enthousiasmé par le premier volume d’une BD et que je ne l’avais pas lu aussi frénétiquement. L’histoire est dense et le récit fourmille de bonnes idées, malgré deux ou trois facilités scénaristiques. Avec ces tranches de vie quotidienne partant d’un contexte réaliste, Daisuké Igarashi parvient à nous immerger rapidement dans un manga onirique, teinté de fantastique et nimbé d’une couche de mystère, auxquels se mêlent quelques informations scientifiques sur les fonds marins non dénuées d’intérêt et une probable intrigue écolo-policière. Si le trait d’Igarashi est loin d’être parfait, son découpage et son rythme nous entrainent bien malgré nous au cœur de l’histoire, comme si nous étions happés par les cases et que leur contenu prenait vie sous nos yeux. Le mangaka mène la danse et nous invite à embarquer avec ses personnages pour un voyage entre rêve et réalité. Manga d’ambiance et d’aventures maritimes, le premier opus des Enfants de la mer installe en 310 pages toutes les bases du récit, pose quantité de questions, ouvre un certain nombre de pistes narratives intéressantes et s’achève sur une note de suspens intense qui nous fait comprendre à quel point on s’est déjà attaché aux protagonistes. Si les quatre volumes suivants sont du même acabit, nous auront là un des mangas incontournables de la décennie ! Pas moins.


Couverture du IKKI n°4/2011

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L’info en + : Le site Bodoï, qui a également adoré le livre, propose jusqu’au 5 février inclus un concours permettant d’en gagner 5 exemplaires ! N’hésitez pas à tenter votre chance !

Tarô Minamoto à Angoulême [Màj du 02/02]

Une fois n’est pas coutume, je poste un second billet dans la même journée ! Comme vous le savez tous, le festival d’Angoulême débute demain. Comme vous le savez tous, Atsushi Kaneko (Soil, Bambi) et Stan Sakai (Usagi Yôjimbô) seront de la partie. Mais un autre auteur important fait le déplacement pour l’occasion, et il est bien dommage qu’il ne bénéficie pas d’une plus grande attention…

En regardant le programme un peu par hasard (puisque je ne serais pas sur place, c’était plus par curiosité que par nécessité), une conférence a attiré mon attention, celle de vendredi 27 à 11h30 intitulée « Quels liens entre Manga, jeux vidéo, animation et art ? » avec la participation du Japan Media Arts Festival représenté par M. Tarô Minamoto.

Il est important de rappeler que depuis 15 ans, le Japan Media Arts Festival est organisé par l’Agence des Affaires Culturelles Japonaise (rattachée au Ministère de l’Éducation) et récompense des œuvres artistiques dans quatre catégories : Art, Entertainment, Animation et Manga (et parfois un Prix Spécial). Tous les ans au mois de décembre sont ainsi attribués un Grand Prix, plusieurs Prix d’Excellence, un Prix d’Encouragement tandis que le jury recommande d’autres œuvres dignes d’intérêt dans chaque catégorie.
Depuis quelques années, je proposais les résultats relatifs au manga dans mes news d’Animeland (n° 119, 129, 139, 149, 159, 170…). Parmi les Grand Prix passés, citons : Vagabond (Tonkam), Le pays des cerisiers (Kana) – de Fumiyo Kôno qui sera en France début mars au Centre Pompidou -, Journal d’une disparition (Kana), Spirit of the sun (Tonkam), Vinland Saga (Kurokawa)…

Monsieur Minamoto, quant à lui, est assez touche-à-tout, même s’il officie principalement comme mangaka et critique de manga. Ce natif de Kyôto a fait ses débuts en 1967, à l’âge de 20 ans, dans un numéro spécial du Bessatsu Ribon (un magazine pour filles) avec Aniki kampai, après avoir étudié les beaux-arts. Au cours de sa prolifique carrière, durant laquelle il adapta certains textes célèbres (Cyrano de Bergerac, Hamlet, Monte Cristo, Les Misérables), il s’illustra principalement dans le gag manga. Ce qui est relativement raccord avec la thématique de l’exposition d’Angoulême cette année : Manga, les sens de l’humour.

Mais c’est en tant que critique que j’ai à ce jour le plus apprécié son travail avec sa participation à un recueil de nouvelles paru en 2008 pour les 45 ans de carrière de Takumi Nagayasu (Mother Sarah), dont il est grand fan (voir AL n°146) ; et les textes qu’il a rédigés dans deux livres consacrés à Osamu Tezuka et publiés peu de temps avant (voir AL n°145 et Manga – 10 000 images 2 pages 102-103).

Tarô Minamoto a également remporté un Prix Spécial lors de la 8e édition du Prix Culturel Osamu Tezuka (2004) pour avoir développé un nouveau style de BD historique et pour sa contribution à la culture du manga, ainsi qu’un Prix d’Excellence lors du 14e Japan Media Arts Festival (2010), justement, avec Fûunjitachi Bakumatsuhen.

Alors si vous avez l’occasion de croiser ce grand monsieur, n’hésitez pas à aller lui accorder toute l’attention qu’il mérite (de mon côté, je regrette désormais de ne pas être sur place !). N’hésitez pas non plus à vous intéresser aux auteurs Taïwanais présents en nombre et forts talentueux, si j’en crois les planches disponibles sur le blog officiel (avec des BD traduites en lecture gratuite et légale !).

Un résumé des activités intéressantes est à lire ici ou en version détaillée sur le site officiel de Mangoulême.

[EDIT du 02/02/2012 : Yves Schlirf (Kana) a rencontré le mangaka à Angoulême et il a même reçu une dédicace de celui-ci.]